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La fugue



« Il n'y a plus de rêves ici ! », elle crache. Je suis partie, je ne voulais plus la voir. Elle buvait, la pauvre. Elle était jolie, mais elle buvait. Alors sa peau est devenue terne, flétrie, chaque ride racontait une histoire douloureuse. Les rides ont toujours quelque chose à raconter si vous observez bien. Moi, j'ai préféré m'enfuir, je ne voulais plus voir ça. 

Ils dormaient tous. Je suis sortie. J'avais juste pris un sac. Première et dernière fugue. Je ne sais pas combien de kilomètres j'ai parcouru avant d'arriver jusqu'à Paris. Je me suis perdue en chemin. Les paysages défilaient lentement. J'aimais ça. J'avais le cœur vide, il était comme gelé. Oui, de la glace qui vous brûle à l'intérieur. J'avais mal. Mes premières nuits je les passais dehors dans le froid. 

Je ne sais pas mais, y avait peut-être comme une pancarte accrochée sur mon corps, car tout s'est fait naturellement, comme s'il y avait écrit : « corps à vendre ». J'ai subsisté. Fallait bien manger. Manger pour nourrir un corps crevé ! Pas grave, l'instinct de survie sans doute. On est bien tous pareils, des animaux pire que des bêtes ! 

J'aurais pu me laisser mourir, mais non ! Je m'accrochais à l'existence ! Si belle existence ! Quand y avait pas de client, j'étais seule. Pas grave, j'avais pas envie de parler. Qui m'aurait écoutée de toute façon ? Puis il y avait ces moments d'euphorie provoqués. Quand les plaisirs n'arrivent pas tout seul vous allez les chercher vous-mêmes. Force ou faiblesse ? Qu'importe, tout le monde cherche son plaisir. J'aime ça, planer : mal au cœur, étourdissement... Où suis-je ? 

J'ai des frissons. Je me souviens de tout. J'aurais pu mourir. Dommage. Encore là. Un moineau vient picorer des miettes de pain. Je le contemple. Elle est belle la nature. J'aime bien l'observer. Mais les humains, eux, je les aime pas. J'aimerais qu'ils crèvent tous ! Des milliers de cerveaux amputés d'un cœur, voilà ce que nous sommes. Je pense à elle, je comprends pourquoi elle boit. On oublie mieux la vie quand on est ivre. Je suis partie, c'est trop tard, je ne peux pas lui dire : « je te comprends ». On arrive toujours trop tard. On dit jamais ce qu'il faut au bon moment et on claque comme ça, sans laisser de trace. Pas grave, c'est la vie, dit-on... 

Qui l'aime la vie ? Y a bien ceux qui donnent aux autres pour oublier. Moi à chaque fois que j'ai donné quelque-chose à quelqu'un ça m'a fait mal. Pierre, Paul, Jean... ils ont tous volé un petit bout de « moi ». Pas grave, on fait aller. Je vais. 

J'ai plus envie de bouger. Ma demeure est sous un pont. Ici, personne ne me voit, sauf la nuit où tout le monde vient. Aujourd'hui, y a du soleil, c'est agréable, ses rayons me réchauffent la peau. Je me suis assise sur le quai. C'est beau le soleil. Seulement ça, plus personne ne s'en rend compte. J'aime bien les étoiles aussi, les fleurs, les abeilles..., mais pas la neige. Non, la neige c'est beau à regarder uniquement, quand on dort dessus c'est trop froid. Remarquez, le soleil c'est pareil, si on s'approche d'un peu trop près on se brûle. Paraît-même qu'il faut pas le regarder sans lunette de protection. Tant pis, moi je le regarde, après j'ai des milliers d'étoiles dans les yeux qui clignotent. J'y vois plus très bien désormais. Pas grave, j'ai déjà tout vu. 

J'aime aussi sentir la rosée du matin. Vous n'imaginez même pas comme ça sent bon. C'est frais, joyeux, ça annonce le printemps. Il devrait faire beau tous les jours, c'est ce que je disais à maman quand j'étais petite. Bien sûr, il ne fait pas beau tous les jours, c'est ainsi, c'est la vie. 

Un jour quelqu'un m'a dit : « pour être heureux faut apprendre à aimer ses problèmes, la nuit, l'obscurité, le froid... » C'est vrai, mais celui qui m'a dit ça il pouvait dormir au chaud. On parle, on parle, personne pour écouter ! Les gens ne comprennent pas, on n'a pas besoin de plus de « mots », ça y en a assez ! Non, faudrait juste donner la parole à ceux qui ne l'ont pas. C'est ça qu'il faudrait. Qu'on nous entende. Qu'on nous comprenne. Ce serait déjà beaucoup. Pas grave, c'est comme ça. Je suis habituée au langage de sourd. 

Aujourd'hui il fait beau, alors j'en profite. La Seine se grime de reflets ondoyant, mille lumières étincelantes qui viennent me dire « bonjour ». Elles me tiennent compagnie. L'eau est si belle. Elle m'appelle. Le fleuve me parle. Mélodie enchanteresse. Je penche ma tête pour entendre mieux : chant soyeux. Il caresse mon âme. Je suis comme une enfant. Je trempe mes pieds, mes mains. J'aime ça. Le fleuve me parle autant qu'il m'écoute. Il m'attrape et je plonge. 


A.L octobre 2009

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