Ticket

6/random/ticker-posts

Morte-Vivante


« Le soleil brûle disait-il. Ne sors pas, reste, reste avec moi, tu seras bien ». Ni chaud, ni froid, elle ne ressentait rien. Lola avait appris à contrôler chacune de ses émotions. C'était un bébé sage, une enfant calme, aujourd'hui devenue une adulte tranquille.

« Viens, viens, disait-il » et elle venait, se tordait, s'agrippait comme le lierre s'accroche à un tronc d'arbre. Elle habitait chaque pore de sa peau, la peau de Joe. Il pouvait lui demander n'importe quoi, elle le faisait.

La morte-vivante qu'il l'appelait. Lola avait d'énormes cernes sous les yeux, l'abus d'alcool et de drogues en tout genre n'étaient sans doute pas les seules coupables. Elle aimait être une morte-vivante, la partie nécrosée de son être observait non sans une certaine ironie, la partie de son corps encore vivace. Cette expression « morte-vivante » lui allait bien. Lola survivait, mais ne vivait plus depuis déjà tellement d'années.

« Allez, bébé, viens, on est bien tous les deux », alors Lola se serrait machinalement contre lui. Les émotions manquaient. Elle avait froid. Joe ne s'apercevait de rien, Lola était une belle poupée obéissante. Elle ne l'embêtait pas, les autres filles qu'il avait rencontrées auparavant étaient bien plus détestables, Lola il l'aimait à sa façon. C'était une gentille fille, une belle prostituée, un zombie à jeter dans son lit. Lola se laissait faire sans dire un mot, sans plaisir, sans âme, sans rien...

Il faisait beau ce jour-là, elle voulait sortir faire des courses, Joe l'en empêcha. Le soleil abîmerait sa peau, elle devait faire attention, à trente-neuf ans Lola n'était plus toute jeune. Elle mangeait sans excès non plus, sans plaisir, sans âme, sans rien, car Joe lui disait de ne pas trop grossir, une fille ça grossit vite à cet âge-là. Et Lola écoutait, enlisée dans les bras d'un homme qu'elle aimait si peu.

Parfois elle se demandait pourquoi elle restait avec lui ? Puis, elle se disait que la vie ne serait pas plus heureuse avec un autre homme, ils étaient bien tous pareils !

Lola était une morte-vivante, n'importe quel homme le savait dès le premier regard. Il comprenait qu'elle n'était rien : un objet sans âme. Avait-elle jamais eu le choix ? Les hommes elle en avait goûté à tous les parfums, beau, laid, gros, maigre, gras, chauve, vieux, jeune... Sa préférence allait aux vieux et aux plus jeunes Elle n'avait ni l'un ni l'autre, Joe avait quarante ans, il se situait au milieu des deux saveurs extrêmes qu'elle affectionnait plus particulièrement. Tant pis, elle se contentait de ce qu'elle avait. Joe était grand, il avait un énorme tatouage représentant un dragon, sur le dos. On pouvait dire qu'il était séduisant. Un beau mâle virile, bâti pour faire fantasmer les femmes.

Lola, elle, ne l'avait jamais trouvé réellement beau, quand elle le voyait elle ne ressentait rien, c'était pour cette raison qu'elle l'avait choisi. Elle aimait ne rien ressentir. Ni logique, ni émotion dans sa situation, juste elle et lui, tous les deux plongés dans une histoire aussi grotesque qu'absurde. Pourquoi vouloir donner un sens à sa vie ? Il n'y en avait aucun. Le monde était vide, creux, sans signification.

Elle se souvenait du jour où elle était partie en colonie de vacances avec son frère et du moniteur qui aimait bien les petits garçons. Entendre les hurlements de son frère la nuit avaient-ils un sens ? Et quand on l'a retrouvé mort le lendemain à demi-nu dans le maquis, était-ce rationnel ? Depuis ce jour maudit, Lola savait que la vie n'avait aucun sens, aucune logique. La raison n'avait servi qu'à créer le langage et le langage sonnait faux.

A vingt ans, en observant les chimpanzés dans un zoo une après midi au bois de Vincennes, elle avait compris qu'eux ne mentaient pas, ils ne disaient rien, mangeaient leurs bananes, faisaient l'amour, criaient de temps en temps, faisaient leurs besoins. Les singes vivaient pleinement l'absurdité de leur existence avec beaucoup d'aisance. Lola décida à ce moment-là qu'elle vivrait de la même manière que les chimpanzés. Et c'est alors qu'elle rencontra Joe.

Une des rares amies qu'elle avait, très portée sur la psychologie de café, lui expliquait qu'il y avait toujours une raison à tout. Si elle était devenue une morte-vivante c'est qu'elle avait subi tel ou tel traumatisme dans la petite enfance. L'inconscient dirigeait toutes nos actions sans même que nous le sachions. Oui, oui, OUI ! Son amie disait vrai, mais ces explications en elle-mêmes avaient-elles un SENS ? Elles avaient le sens qu'on voulait bien leur donner. L'humain aimait rationaliser l'absurdité de l'existence, cela lui permettait de surmonter ses angoisses. Mais toutes ces explications que l'on donnait pour comprendre les raisons d'un comportement ne satisfaisaient pas Lola. Ce sens-là qu'on donnait à nos actions étaient tout aussi absurde. La psychologie n'expliquait qu'une partie des choses, mais elle n'allait pas voir au-delà de l'expérience. Et pourtant au-delà se trouvait le SENS VRAI. Cette vérité on ne pouvait la saisir qu'à travers des actes purs dénués de toute contrainte.

Joe était endormi. Morte-vivante, elle alla dans la cuisine, le couteau n'était pas rangé. Elle le prit, avança jusqu'au lit sur lequel Joe se reposait. Elle enfonça sèchement, sans aucune hésitation, la lame du couteau dans le cœur de son amant. Il mourut très rapidement. Lola avait agi sans raison, aucune logique, aucune émotion, ni haine, ni amour, ni contrainte, seulement de l'indifférence. Elle se demanda alors si ce qu'elle venait de faire avait véritablement un sens. Où se trouvait le SENS VRAI qu'elle cherchait à saisir depuis si longtemps ?

Elle caressa le torse ensanglanté de son amant, sa main tremblait. Une émotion soudaine s'empara de tous ses sens. Elle pleurait. En regardant le cadavre encore chaud de Joe, elle réalisa qu'elle s'était trompée. Un acte absurde sans contrainte, sans raison, n'avait aucun sens caché s'il détruisait quelqu'un. Pourquoi en avait-elle douté ? Pourquoi avait-elle tué Joe ? Le Mal était une absurdité absolue. Le SENS VRAI et sacré des choses ne pouvaient pas se cacher derrière une action nuisible pour autrui. Toutes les mauvaises actions germaient dans un esprit encore non épuré. Elle avait décidé de tuer Joe parce que... il y avait toujours un parce que...

Après une longue pause assise dans un fauteuil face à la fenêtre, Lola finit par sourire. Comment avait-elle pu être aussi stupide ? Elle avait oublié que les chimpanzés ne tuaient pas leurs semblables.

30 juin 2009 

Publier un commentaire

0 Commentaires