Ticket

6/random/ticker-posts

Dans le fond on est tous pareil


Ils étaient là, moi j'ai rien vu, ils m'ont plaqué contre le sol comme ça sans raison.

Ouais, j'avais juste le droit de la fermer, dès que j'ouvrais la bouche, dès que j'osais me plaindre alors on me tapait dans les côtes. Ça a l'air de rien, mais un coup de pied dans les côtes, ça fait mal !

Je sais pas pourquoi ils m'ont arrêté. J'ai rien volé, j'ai tué personne. J'étais juste là dans la rue et dans la rue y avait du monde. On s'était réuni entre frères et sœurs pour défendre nos... droits. Quels droits ? On n'en a pas. On crie dans le vide. On n'est rien. Alors, on nous vire. Plus de pays, on n'est que des pions.

Pourtant le patron qui m'avait embauché pour nettoyer son immeuble, lui, il s'en fichait que j'ai des papiers ou non. Moi j'avais un salaire, j'disais rien. Lui, c'était un salaud, j'étais son chien. On s'habitue à être un chien ! Ouais, la fierté on la ravale, là, à l'intérieur ! Quand tu nais noir, déjà ça part mal... Et Lucy, et les premiers hommes sur terre, ils étaient comment ? La couleur de la peau, ça veut rien dire... Ils ont rien compris ! Dans un sens, je suis plus rationnel qu'eux. Dans le fond on est tous pareils, mais ça ils ne le comprennent pas. On préfère se croire différent, pour créer des différences ! Et c'est comme ça partout...

Ils nous imposent leurs lois, leur politique et on crée des classes : les riches, les pauvres. Et quand t'es noir, si t'as la chance de devenir riche, on te considère encore comme un pauvre. Ouais, c'est comme ça, la différence qu'on a nous-mêmes créée fait peur. On finit par la détester ! C'est pourtant qu'une illusion, une norme inventée par les plus cons, trop souvent, toujours.

Je sais pas ce que c'est moi : l'illusion. J'ai toujours vécu dans la réalité : le loyer à payer, les enfants à nourrir, un job à garder et, pas se faire serrer par les flics. Seulement là j'ai pas eu de chance, ils m'ont demandé : « t'as tes papiers ?... ». J'ai fait semblant de pas comprendre. « Oh, on te cause, toi, là... T'es demeuré ou quoi ? T'as tes papiers ? ». J'ai souri. C'est bête, mais c'est souvent que je souris quand je sais pas quoi dire. C'est un peu ma façon d'expliquer que je ne suis pas venu en ennemi, que si je suis ici c'est pas pour faire de mal, juste pour essayer de vivre mieux, car dans mon pays c'est la guerre , les massacres... Mais un sourire ne suffit pas. Alors, y a un des flics qui a commencé à s'énerver. Je suis tombé. J'ai avoué. « J'ai pas de papiers, j'ai pas de papiers »...

Ils vont m'expulser. J'attends.

Faut pas croire qu'on fuit son pays par plaisir ! C'est la galère ! C'est toujours la galère, même quand on arrive à quitter le pays, faut s'intégrer et, ça on y arrive jamais, car les gens ici, ils ne nous aiment pas. Ils nous méprisent. Pourtant j'en ai vu qui priait Dieu. Là, où je travaillais le dimanche, y avait une église juste en face. J'aimais bien regarder par la fenêtre, car je voyais tout plein de gens sortir de l'église. Ils étaient tous bien habillés, propres. Les enfants avaient l'air heureux, quoi que dans le lot y en avait quelques-uns qui ne souriaient pas, comme si on leur avait volé les mots ! Ouais, ça je l'ai vu aussi...

C'est souvent que je passais devant tous ces gens quand j'avais fini de travailler. J'oublierai jamais leurs regards. C'est ça le mépris, un regard, ça en dit long !

Moi, leur amour de Dieu j'y crois pas ! Oh dans mon pays, ils ont voulu qu'on y croie... Alors, on y a cru. Est-ce qu'on avait le choix ?

Je crois qu'on laisse jamais le choix à personne, même aux riches, d'être réellement ce qu'ils sont. On embrigade tout le monde dans des cases, des modèles et on suit le troupeau. On est tous des bœufs ! Ça faudrait peut-être s'en rendre compte. Le gentil monsieur qui sort de l'église suit tout autant le troupeau que moi !

Pourquoi personne n'arrive pas à comprendre qu'on est tous pareils, dans le fond : homme, femme, noir, blanc... ? Peut-être qu'il faudrait que des martiens arrivent pour se sentir différents ! Mais là, j'comprends pas, on est des HUMAINS, tous ! Et c'est ça qui compte. Si on n'a pas la même façon de vivre, si l'un préfère la semoule aux épinards, qu'est-ce que ça change ? On tire pas sur un humain, un humain ça se respecte...

Ils nous ont regroupés dans une pièce. On est tous agglutinés les uns sur les autres. Mes enfants pleurent, ils ne veulent pas retourner au pays. Là-bas, on va déguster ! Ils vont nous en vouloir d'être partis ! Peut-être même qu'on nous tuera, des condamnés, voilà ce que nous sommes...

Nous on pleure et ceux qui travaillent là, ils rient. J'ai vu une jeune femme rire avec un de ses collègues. La douane, les aéroports c'est rempli de gens heureux ! Quand on est heureux, on voit pas les autres pleurer, c'est trop difficile à regarder. Peut-être que ça leur ferait trop de mal, je ne sais pas. Et moi si j'avais été heureux qu'est-ce que j'aurais fait ?

Non, si on apprenait aux enfants que dans le fond on est tous pareils, tout le monde se préoccuperait de l'autre comme d'un autre soi-même. On aimerait les gens pour ce qu'ils sont. On n'apprend pas ça à l'école, ce serait trop facile. Non, y a les religions pour ça et les religions, elles tuent ! C'est pour ça qu'ils ne m'aiment pas dans mon pays, parce que je ne crois pas en leur Dieu. Ma famille va mourir, dix heures de vol, dix heures de vie, avant d'être jetés dans la fosse aux lions.

On sera dévoré, mais au moins quand ils m'achèveront je pourrai me dire que, moi, je n'ai jamais dévoré personne. Même si dans le fond on est tous pareils, je le sais, tous, sans exception.

décembre 2004

Publier un commentaire

0 Commentaires