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Milady, je t’aime





À l’âge de douze ans j’avais lu les aventures des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas. Je me souviens que je devais rendre une fiche de lecture, mais en quinze jours il m’était impossible de lire le roman en entier, j’avais donc lu une version abrégée que j’avais appréciée.

À l’époque j’aimais beaucoup les films de capes et d’épées, les péplums, et le personnage de d’Artagnan qu’on retrouvait dans plusieurs dessins-animés qui passaient.

J’ai relu aujourd’hui ce roman dans sa version intégrale. Je ne ferai pas une chronique sur le roman entier qui est un très bon roman d’aventure. Je préfère me concentrer sur l’avant-dernier chapitre du livre intitulé « L’exécution », à sa lecture j’ai ressenti une véritable ivresse. Le chapitre 66 est un chef-d’œuvre.

Depuis le début des aventures du jeune d’Artagnan, je me suis plus attachée au personnage de Milady qu’au jeune Gascon. Alors autant vous dire qu’après la lecture de ce chapitre LXVI, j’ai été littéralement emportée. Milady, la séductrice, la manipulatrice, la diabolique femme qui demeure la véritable ennemie de nos trois mousquetaires veut sauver sa vie. Elle veut vivre, elle aime la vie, elle la respire avec délectation tandis que ses juges lui font regretter ce désir d’exister.

Je n’ai pu m’empêcher de ressentir de l’empathie pour ce personnage féminin si fort, si intelligent, qui a dû se servir de la ruse pour parvenir à ses fins.

Certes, elle empoisonne l’amante du jeune d’Artagnan, mais elle dit elle-même qu’elle aurait préféré une autre vengeance, elle le fait en désespoir de cause. Pourquoi vouloir se venger ? Milady a été trahie dans son amour. Elle était pour la première fois véritablement amoureuse du comte de Wardes et elle s’est fait tromper par d’Artagnan qui en se déguisant a joué le rôle de son amoureux. Pour la première fois Milady allait véritablement offrir son cœur, elle ne cherchait pas à manipuler et un jeune présomptueux la trompe ! D’autant plus que d’Artagnan avait tué en duel le comte de Wardes quelques jours plus tôt. Milady est doublement trahie puisqu’elle croit que son amant est encore en vie et elle finit par se donner à un homme qui n’est pas lui. Un homme qui remarquera la fleur de lys tatouée sur son épaule nue.

Milady amoureuse est une héroïne qui doit sans cesse se battre pour se faire respecter en tant que femme. À mon sens c’est elle la véritable héroïne de cette histoire, d’ailleurs à la fin d’Artagnan pris de pitié ne lui demande-t-il pas pardon ? Il se sait responsable de la fin tragique de la jeune femme.

Le chapitre « L’exécution » est une merveille littéraire. Les descriptions sont magnifiques, le cadre est posé, l’obscurité, les ténèbres règnent au moment où la justice sera rendue. Est-ce véritablement cela la justice ? Milady le dit elle-même, ce sont ses bourreaux les assassins, ils ne sont pas mieux qu’elle.

Il était minuit à peu près ; la lune, échancrée par sa décroissance et ensanglantée par les dernières traces de l’orage, se levait derrière la petite ville d’Armentières, qui détachait sur sa lueur blafarde la silhouette sombre de ses maisons et le squelette de son haut clocher découpé à jour. En face, la Lys roulait ses eaux pareilles à une rivière d’étain fondu ; tandis que sur l’autre rive on voyait la masse noire des arbres se profiler sur un ciel orageux envahi par de gros nuages cuivrés qui faisaient une espèce de crépuscule au milieu de la nuit. A gauche s’élevait un vieux moulin abandonné, aux ailes immobiles, dans les ruines duquel une chouette faisait entendre son cri aigu, périodique et monotone. Çà et là dans la plaine, à droite et à gauche du chemin que suivait le lugubre cortège, apparaissaient quelques arbres bas et trapus, qui semblaient des nains difformes accroupis pour guetter les hommes à cette heure sinistre.
De temps en temps un large éclair ouvrait l’horizon dans toute sa largeur, serpentait au-dessus de la masse noire des arbres et venait comme un effrayant cimeterre couper le ciel en deux parties. Pas un souffle de vent ne passait dans l’atmosphère alourdie. Un silence de mort écrasait toute la nature ; le sol était humide et glissant de la pluie qui venait de tomber, et les herbes ranimées jetaient leur parfum avec plus d’énergie.


Telle est la description par laquelle commence ce chapitre, le champ lexical de la mort, l’absence de vent symbolisant l’absence de souffle, la forme des arbres comparée à un cimeterre, chaque détail annonce la suite des événements. Ce début de chapitre décrit l’enfer et la mort. Puis, quelques lignes plus tard, c’est une Milady affaiblie, traînée de force par ses bourreaux qui entre en scène. Ils sont dix contre elle. Est-ce cela la justice ?

Milady les traite de « lâches » et de « misérables assassins », a-t-elle tort ? « […] vous vous mettez à dix pour égorger une femme ; prenez garde, si je ne suis point secourue, je serai vengée. »

Afin de ne pas considérer cette exécution comme un crime Athos préfère dire que ce n’est pas « une femme », qu’elle est un « démon ». Déshumaniser la victime est une manière de ne pas ressentir de remords. Milady n’est plus considérée comme une femme, mais comme un monstre qui doit être à tout prix exécuté.
« Ah ! messieurs les hommes vertueux ! dit Milady, faites attention que celui qui touchera un cheveu de ma tête est à son tour un assassin ».

Milady dit la vérité, elle est comme ces sorcières qu’on emmenait sur le bûcher, son pouvoir de séduction et son intelligence font peur. Et c’est pourquoi le bourreau lui répond que son métier le disculpe, « un bourreau peut tuer, sans être pour autant un assassin. »

Voici, comment un rôle qu’on tient au sein d’une société peut aider à ne point ressentir l’immoralité de ses actes. Les paroles du bourreau ressemblent étrangement à celles du nazi Eichmann qui disait devant ses juges qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres.

Milady demande à être jugée devant un tribunal, tout le monde refuse et tout le monde l’accuse, un par un, et ils se font juges, bien qu’ils ne le soient pas véritablement.

En entendant les cris déchirants de Milady, d’Artagnan se bouche les oreilles avec la paume de ses mains pour ne pas entendre, car il sait qu’il va devenir un assassin. Il le sent. C’est pourquoi il ne sera plus le même à la fin de cette histoire, il aura perdu de sa joie de vivre, de son innocence et son esprit sera plus tourmenté.

L’inflexibilité d’Athos (son ancien mari) condamne de façon irrémédiable la jeune femme. Milady dont on apprend qu’elle a un enfant. Athos la condamne pour cela aussi, il lui reproche de ne pas se servir de cet enfant pour survivre, de ne pas en parler. Ne serait-ce pas pourtant une preuve de courage plutôt que de l’indifférence ? Pourquoi se servirait-elle de son rôle de mère pour échapper au châtiment ? Milady est une femme avant tout.

Elle parvient à se libérer, le lecteur y croit, désire qu’elle s’en sorte, mais l’espoir est de courte de durée. Elle ne peut échapper à la haine qu’elle provoque chez les autres. Elle le sait et finit par se soumettre à son sort.

Sa tête sera suspendue un court instant au-dessus de la Lys, son corps jeté dans l’eau, mais son souvenir restera ancré dans la mémoire de ceux ou celles qui tout comme moi pensent que Milady est une véritable héroïne.

Suite à mon interprétation sur le personnage de Milady, je me suis demandé si d’autres que moi avait ressenti la même chose et c’est là que j’ai découvert l’existence de cette bande-dessinée Milady ou le mystère des Mousquetaires, de Sylvain Venayre et Frédéric Bihel d’après le roman d’Alexandre Dumas (éditions Futuropolis).
Yak Rivais a également écrit un roman intitulé Milady, mon amour en 1986. 

Milady l’héroïne, la belle, la sorcière, obtient une reconnaissance quelque-peu tardive, et pourtant, si on relit cet avant-dernier chapitre des Trois Mousquetaires, si on fait bien attention aux réflexions de l’auteur lorsqu’il s’adresse aux lecteurs en parlant de Milady, nous pouvons nous rendre compte de son attachement à ce personnage mystérieux.


Pour les curieux, voici le chapitre LXVI :


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