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Les Mouches



Assis dans l'herbe, baigné par le soleil, Eddy observait les mouches. Il aimait bien les regarder. Elles étaient agglutinées autour d'un vieux pot de confiture. Eddy, avec une grande habileté refermait le pot, alors que les bruyants insectes volants étaient en train de déguster les saveurs sucrées des groseilles séchées. Le plus amusant, par la suite, était d'en attraper une et de lui retirer les ailes doucement ; avec la précision d'un chirurgien professionnel le jeune garçon ôtait cette fine pellicule transparente qui permettait au pauvre insecte de voler. Eddy enfermait ensuite la mouche dans un bocal à part, pour observer sa longue agonie. Il avait calculé que sans aile et sans nourriture, une mouche pouvait survivre quatre heures. Ce qu'il aimait le plus était d'imaginer l'angoisse qu'elle pouvait ressentir. Il prenait beaucoup de plaisir à penser ses souffrances. Et lui, pansait pour un temps ses envies meurtrières.

Très souvent sa maman l'interrompait dans ses expériences, tous les prétextes étaient bons : ranger sa chambre, faire ses devoirs, dîner... Sa mère n'était pas très douce, mais c'était sa mère, il fallait l'aimer, du moins c'est ce que disait le curé à la messe : que les enfants devaient aimer leurs parents.

Cela n'empêcha pas Eddy de partir de chez-lui à dix-huit ans, un ange était venu le chercher. Du moins c'était ce qu'il aimait croire. Il laissa donc seule sa maman et ne donna plus aucun signe de vie. Le rideau était tiré.

A dix-huit ans Eddy n'avait jamais connu l'amour, les filles ne l'intéressaient pas. A un moment il s'était même demandé si les garçons l'attiraient, mais non, il n'aimait pas les garçons. Seules les mouches l'intéressaient. Il était devenu un pro dans l'arrachage des ailes et des pattes de mouches. Une mouche qui avait perdu ses quatre pattes restait en vie une heure seulement. Il avait tout chronométré. Depuis qu'il avait douze ans Eddy s'était passionné pour ces insectes volants. Il cultivait les asticots comme on prend soin de son jardin.

Pour gagner sa vie il avait trouvé un emploi de plongeur dans un restaurant. Il aimait bien travailler en cuisine, car il y avait beaucoup de mouches.

Au restaurant la femme du patron venait souvent avec son bébé. Elle le câlinait, lui faisait des bisous, le faisait rire. Eddy n'aimait pas ça, il détestait les enfants ! Parfois il se demandait comment un bébé réagirait si on lui retirait un bras, un pied, un doigt, une jambe. Serait-ce une expérience aussi intéressante que celle effectuée avec les mouches ? Il se posait de plus en plus la question.

Le problème était les pleurs, un bébé criait beaucoup, une mouche, elle, au moins se taisait. Pourquoi avait-on inventé le cri ? La douleur était une chose naturelle, pourquoi hurler ? La voix, les sons, le bruit sont des choses si fatigantes à écouter ! Eddy ne comprenait pas pourquoi les bébés n'étaient pas comme les mouches. Il se serait tant amusé avec eux !

Il imagina plusieurs possibilités pour étouffer les cris du bébé, le droguer, le bâillonner, lui couper la langue ou peut-être les trois à la fois ? Le bébé le remercierait sûrement à la fin, comme les mouches, il partirait dans un autre monde ou survivrait différemment. Oui, il serait différent grâce à lui, trois ou quatre membres en moins, on ne voit pas ce genre de bébé partout. Eddy était un artiste !

Un soir juste avant la fermeture du restaurant, la jeune maman demanda à Eddy de garder le bébé. Le garçon était content, le bébé était à lui. Bien calé dans son transat il regardait Eddy avec de grands yeux effrayés. Avait-il ressenti le danger ?

Eddy prit un foulard, il le serra très fort autour de la bouche du bébé. Rien, pas de pleur. Le jeune garçon était plutôt fier de sa trouvaille. Il se saisit de la petite épingle à cheveux qui lui servait à arracher les ailes des mouches. Il entailla la chair du bébé. Rien, pas de pleur. Il continua tranquillement son ouvrage en appuyant fort jusqu'à ce que la chair cède. Il commença par retirer la jambe gauche, s'attaqua ensuite aux bras et à la jambe droite. A la fin, il ne restait plus que le tronc où se dressait à son sommet une tête inexpressive étouffée par un foulard. L'expérience dura en tout et pour tout deux heures ! Une épingle à cheveux n'était sans doute pas le meilleur outil pour ce genre d'expérience. Avec les mouches c'était beaucoup plus facile. Il aurait préféré un couteau, pourquoi n'avait-il pas de couteau ?

Quand la maman tout de blanc vêtue revint, elle cria : « qu'as-tu fais au bébé ? Ce n'est pas bien. On a la preuve. Tu dois encore rester ici. ». Eddy resta silencieux. La porte se referma alors. Les mouches étaient toujours là, l'évier et les toilettes aussi. Une assiette sale attendait d'être lavée.

Un homme tout de blanc vêtu également revint quelques minutes plus tard : « Tiens Eddy, prends tes cachets. »

Eddy obéit, il s'endormit en se demandant où il serait demain.

A.L 5 juin 2009

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