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Le miroir


Je n'avais jamais eu de miroir. On m'avait toujours interdit de regarder le reflet de mon image dans une glace. C'était mal. Enfermé dans une maison sans vraiment savoir où j'étais, je perdais mon temps à des occupations mornes, sans conséquences. J'avais bien essayé de voir si mon image se reflétait dans l'eau quand je prenais mon bain. En vain. Les vitres des fenêtres étaient si sombres qu'aucun reflet ne s'imprégnait sur elles. Étais-je une femme, une homme ou un enfant ? Je l'ignorais. En touchant mon visage avant de m'endormir j'avais remarqué qu'aucune barbe n'avait poussé sur mon menton. J'en avais donc déduit que j'étais soit un enfant, une fille ou un garçon je ne le savais pas encore, soit une femme. Car je savais que les hommes étaient barbus, je l'avais vu quelque-part ; où je ne m'en souviens plus ? Mais je le savais. Je vivais dans ce sombre manoir sans savoir qui j'étais réellement.

Un jour j'ai pris un couteau pour faire saigner mon bras. Le liquide rouge dégoulinait sans s'arrêter. J'ai récupéré le plus de sang possible dans un bol et je me suis évanoui. À mon réveil le récipient était rempli de mon sang. Je me suis penché en espérant secrètement voir mon reflet au-dessus de cet obscur plasma. Une image floue se dessinait timidement, mon visage était rouge, si rouge... Je ne voyais pas la couleur de mes yeux, les traits fins de ma bouche, la taille de mes oreilles. Étais-je seulement un être-humain ? Le regard des autres ne me préoccupait pas, il n'y avait pas d'Autre. Je vivais seul. Je n'étais ni libre, ni prisonnier ou prisonnière ? Je ne savais pas encore si j'étais une fille ou un garçon. Comment pouvais-je l'ignorer ? Tellement de questions !
Je n'avais jamais vu le monde extérieur. À quoi pouvait-il ressembler ? En fait je me demandais si je vivais vraiment. J'étais là, je le savais, j'entendais mon corps vivre. Par contre, quelque-chose me manquait mais je n'aurais pas su vous dire quoi.

Mes journées se passaient sans ordre ni méthode. Je me levais, je dormais, je mangeais, je dormais, je me levais... Comment pouvais-je me nourrir ? Une bonne âme devait m'apporter les provisions nécessaires à ma survie. Je n'avais pas d'explications. Je vivais dans l'ignorance la plus complète. Ni heureux, ni malheureux, neutralité du TOUT. Oui, ma vie était neutre, mon corps inerte, mon langage inexistant, mes émotions mortes. Je n'étais RIEN. J'étais le RIEN.

Je ne saurai vous dire comment j'étais arrivé là. J'avais toujours vécu ici, du moins était-ce le sentiment que j'avais. Le manoir était grand, c'était une chambre, mais elle me semblait immense et si sombre. Je dormais sur un lit. Il n'y avait qu'un lit, rien d'autre. Un lit dans une chambre. J'aimais dormir. Dans mes rêves je me voyais, j'étais une jolie petite fille. Oui, maintenant je m'en souviens, j'étais une fille. Je cueillais des fleurs dans un jardin baigné de lumière. Mes pieds nus foulaient les herbes hautes, mes pas étaient légers, je volais. J'étais si bien. Les enfants, les oiseaux, les insectes, toutes les vies se dessinaient naturellement dans mes douces chimères. J'aimais tellement dormir que j'en étais presque arrivée à croire que la vraie vie se trouvait dans les rêves. Ma réalité était tellement noire ! Au moins en rêvant je savais qui j'étais. Je parlais. Je chantais. Je dansais. J'étais en mouvement ! Mon corps bougeait. Ici, tout était immobile, plus rien ne vivait et je n'existais pas.

J'ai suivi un chemin qui un jour pourtant m'a menée jusqu'à la conception de mon image, la lumière. Oui, un jour le soleil s'est reflété sur la vitre de ma chambre et j'ai vu mon visage. Il était beau, harmonieux, lumineux. Les rayons du soleil brillaient sur mes cheveux longs. Les vitres n'étaient plus assez sombres pour cacher la lumière.

Aujourd'hui, je connais la vérité. Je suis une petite fille. Je le sais. Ils m'ont enfermée ici sans raison. Ils m'observent, m'étudient. Ils m'ont privée de miroir exprès ! Cela les amuse. Qu'ils me jaugent ! M'agressent ! M'analysent ! Je sais désormais qui je suis. Je suis cette enfant libre, vivante qui voyage dans des constellations inondées de beauté. Les étoiles me renversent sur un lit de lilas pénétré du parfum des éternelles joies. Je frôle le silence, j'imprime l'idéal pour revenir sereine à la réalité. Regardez-moi, je suis cette enfant ! Plus besoin de miroir, je me vois. Je vous vois. Ouvrez-donc cette porte ! Libérez-moi ! Je suis votre miroir. Le reflet de vos maux, de vos incertitudes, de vos vices. N'ayez pas peur, délivrez-moi et vous saurez enfin qui vous êtes vraiment.

août 2009

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